La légende

Schlake 04 est probablement l’un des clubs les plus anciens et les plus prestigieux de toute l’histoire du football allemand. C’est aussi, à bien des aspects, un club spécial, unique en son genre, et que j’aurais bien volontiers supporté si je n’avais pas trouvé Hoffenheim. Qui lit un peu sur l’histoire du football allemand voit ce nom revenir pratiquement à toutes les époques. Car avant le Bayern München, révélé tout de même après 1963, il y avait, et il y aura sans doute toujours, Schalke 04.

Fondé à l’origine (1904, comme le nom l’indique) par des lycéens d’un quartier de la ville industrielle de Gelsenkirchen, et obligé de fusionner brièvement avec un club de Turnen, encore le Turnen !, toujours le Turnen !, Schalke 04 commence à briller sous la république de Weimar. C’est alors le club qui plaît le plus à la classe populaire, car la majorité de ses membres étaient recruté au sein des mines de la Ruhr. Les joueurs se connaissaient assez bien pour jouer un jeu de passe courtes et rapide, qui devint connu sous le nom de Schalker Kreisel (“la toupie de Schalke”), ancêtre de notre tiki-taka.

En 1929, il remporte son premier championnat régional mais la majorité des joueurs de l’équipes sont suspendus par la Westdeutscher Spielverband. L’association reproche au club d’avoir payé les joueurs au-dessus des plafonds autorisés - en d’autres termes, d’aligner une équipe professionalisée. A cette époque, la professionnalisation du football est loin d’être acquise - non seulement en Allemagne (on a vu qu’elle n’adviendrait qu’en 1963) mais dans la majorité des pays à l’exception de l’Angleterre. Ce n’est pas le lieu de discuter des mérites ou des inconvénients de la professionnalisation, mais notons tout de même qu’il est intéressant de voir que c’est l’un des clubs dont les joueurs venaient des origines les plus modestes qui a été sanctionné de la sorte; la professionnalisation paraît à ce titre un facteur positif de diversité sociale des équipes, contre un jeu d’amateur dilettantes et aisés. (A ce titre, rappelons un phénomène souvent évoqué pour expliquer le triomphe du football sur le rugby, ou comme on disait à ses tout début, du dribbling game contre le tackling game : le premier entraîne beaucoup moins de blessure, et sera donc préféré par des ouvriers dont l’intégrité physique est fondamentale pour garder leur gagne-pain). La décision de punir l’équipe fit scandale, notamment parce que Schalke était loin d’être la seule à ne pas respecter les règles.

Après cette année de suspension, Schalke reprend la route des ligues régionales et s’impose à nouveau. En 1936, elle dispute une semi-finale du tournoi qui oppose les champions des ligues régionales contre FC Nürnberg, l’autre grand champion de l’époque et atteint le record de spectateurs de l’époque : plus de 75,000 personnes dans les tribunes. Plus de 40,000 parmi ce nombre venait de Stuttgart (si vous êtes aussi nul que moi en géographie allemande : Gelsenkirchen, la ville de Schalke, est au nord-ouest du pays; Stuttgart au sud-ouest, à plus de 300 kilomètres). Et ils soutenaient globalement Schalke. Non seulement parce que ce club représentait aux yeux de la majorité les classes populaires; mais aussi parce que n’étant pas associé à une grande zone métropolitaine, il attirait plus aisément la sympathie. (On peut détester Berlin quand on vient de Stuttgart, par exemple; détester la Ruhr ou une ville comme Gelsenkirchen, ça n’a pas de sens).

La seconde Nationalmannschaft ?

Plusieurs historiens font même remarquer que, compte tenu des piètres résultats de l’équipe nationale allemande d’alors, Schalke devint à sa place la vraie équipe de coeur de la majorité du pays. Au crédit de cette thèse, on peut citer un épisode intéressant: en 1940, un championnat remodelé après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne voit s’opposer Schalke à un club viennois (le SK Admira Wien). Le match dérape complètement (3 cartons rouge contre Vienne, agression d’un joueur de Schalke, forte suspicion de partialité de l’arbitre…). Le match retour, le 17 novembre, qui voit Admira mener jusqu’à la dernière minute, se faire refuser deux but, puis en concéder un, se conclut par une émeute, les 50,000 spectateurs déboulant sur la pelouse, attaquant l’arbitre, et défoncer le bus de Schalke (ainsi que la voiture du Gauleiter de Vienne - les Gauleiter étaient des espèces de gouverneurs régionaux sous le nazisme). Dans une Vienne où beaucoup percevaient l’anschluss comme une humiliation, Schalke était devenu le symbole du voisin allemand. Le régime se vengera en enrôlant de force la majorité du SK Admira dans l’armée et en les envoyant en première ligne…

L’événement pose aussi la question de la récupération de Schalke par le nazisme. Là encore, les historiens du sport sont partagés: d’un côté, la suppression de la majorité des corps intermédiaires et leur remplacement par des groupes inféodés au parti (comme le Deutsche Arbeitsfront, syndicat unique dont nous avons parlé en présentant Wolfsburg), poussait la population, et particulièrement les ouvriers, à soutenir Schalke comme “leur” symbole, contre ceux mis en place par le nouveau régime. De l’autre, le régime Nazi a toujours su utiliser la popularité de Schalke. Les deux stars emblématiques de ces années, Fritz Szepan et Ernst Kuzorra, étaient membres du NSDAP, et ont beaucoup servi la propagande du nazisme.

L’après-guerre

Après vingt ans de domination, les résultats de Schalke commencent à s’essoufler peu à peu. Apparaît surtout un autre club dont la popularité va dépasser sa région, et qui va le remplacer à la tête du championnat : le Bayern München. Plus que l’opposition de styles, c’est aussi une opposition philosophique; Schalke, reste toujours perçu comme un club local, venu de rien, un club de faubourg au maximum, et surtout loin des métropoles.

A ce titre, non sans paradoxe, Hoffenheim et Schalke sont à la fois proches et distants. Schalke reste pour beaucoup un symbole du football local, de loyauté régionale ou de classe sociale, contre le football de grandes métropoles qui domine la Bundesliga (et dont le Bayern München est bien sûr l’expression la plus pure). Hoffenheim, qui, rappelons le, viens d’un trou absolu, pourrait être comparable; à ceci près que le succès de Hoffenheim doit tout aux milliards de Dietmar Hopp, quand la survie de Schalke est vraiment celui d’une équipe qui peut se targuer d’être pratiquement la plus ancienne “grande équipe”.

Mais depuis la fondation de la Bundesliga, Schalke n’a jamais été champion. Le club garde tout de même son aura - et conserve sa réputation de club des ouvriers - par exemple, Manfred Ewald, ancien ministre des sports de la RDA (et accessoirement célèbre pour son utilisation industrielle du dopage…) reconnaît avoir été fan de Schalke, qui était pourtant un club d’Allemagne de l’Ouest.

Le présent

Ce billet est déjà fort long et je ne vais pas détailler ici TOUTE l’histoire de Schalke. Pour aller très vite, disons que son second XXe siècle connaît des hauts et des bas, des très bas (scandale de match arrangé en 1971), des très hauts (victoire en coupe de l’UEFA en 1997, coupe d’Allemagne en 2001 et 2002, coupe et supercoupe en 2011…). Mais enfin, c’est aussi un club de déveine, d’éternel second, d’entrée dans la Ligue des Champions jamais concrétisée… à ce titre, son match récent contre le Bayern München est tout à fait éloquent. Schalke joue extraordinairement, résiste à tous les assauts des bavarois… avant de se manger deux buts coup sur coup dans les dix dernières minutes.

Mentionnons tout de même que Schalke, c’est aussi un management et un encadrement des fans qui fait référence. Des grands managers (et surtout excellent gestionnaire !) comme Rudi Assauer, qui ont mis au point l’un des meilleurs centres de formation du pays (Schalke notamment a formé Neuer, Özil et Draxler…). Et la première initiative de supporters pour mettre fin à toute forme de racisme dans les stades.

Maintenant disons le tout net : Hoffenheim peut gagner. Lors de leur 17 rencontres, Hoffenheim a déjà gagné 6 fois, lors d’une magnifique victoire en coupe d’Allemagne (3-1) en 2013; Schalke une fois seulement. Le club n’est pas en très grande forme, toutes ses rencontres de ligue s’étant soldées par défaites (et là, on se dit que les matchs nuls du TSG, ce n’est pas si grave…). Contre Hoffenheim, qui est rarement chiche en but, tous les espoirs sont donc permis !

Résultat

DREI PUNKTE ! Enfin une victoire ! Soyons honnête : j’ai trouvé le match moins agréable que la plupart des précédents. Schalke fait peine à voir, et Hoffenheim, malgré de très belles tentatives, m’a paru parfois manquer d’inspiration. Je suis dur, d’autant que les deux buts étaient magnifiques - le but d’égalisation de Kramaric, tout particulièrement. Mais le jeu individuel m’a plus impressionné que le jeu collectif; les dribbles de Kerem Demirbay (23 ans) et de Nadiem Amiri (19 ans) étaient particulièrement splendides.

Si Hoffenheim a à nouveau failli écoper d’un pénalty, une égalité ne m’aurait pas paru très juste; il m’a semblé que le TSG jouait un cran au-dessus que Schalke - mais parce que franchement, Schalke n’a pas donné grad chose, à part quelques exploits occasionnels (notamment un tackle superbe d’Höwedes).

Une victoire chère en homme; si Rupp et Bicakcic semblent récupérer vite, la blessure de Mark Uth inquiète plus - sa présene à l’avant a été décisive contre Mayence et sa contribution à la défense, pour un attaquant, est remarquable et, dans une équipe où la défense n’est pas toujours très solide, d’autant plus importante. Mais ne craignons pas trop : Amiri fait un remplaçant plutôt convaincant. Pour l’heure, chez les joueurs de substitution, c’est plus Vargas qui me laisse sceptique, mais c’est peut-être de jouer les remplaçants qui lui rogne les ailes ?